On continue de passer trop de temps sur les réseaux, ou juste d’en faire mauvais usage. C’est dommage. Je me suis donc retourné vers ma bibliothèque.
Pendant qu’une bonne partie du paysage médiatique s’acharne à démontrer la pertinence du concept bourdieusien de circulation circulaire de l’information (près de onze pages de résultats google pour un couple illégitime dans le public de Coldplay ! Bon après, ça a néanmoins fourni un sujet à Pascal Praud pour sa chronique dans le Jdd) qu’il évoquait dans Sur la télévision (éditions Raisons d’agir), des artistes humains continuent de sortir des chansons.
A base de popopop
Il n’y a pourtant qu’un pas, de la crasse à la grâce. On le sait bien : la frontière est ténue. Un peu comme dans une interview de Get Busy, où la liberté de ton de la banlieue influençait déjà Paname et le monde. Et peut-être aussi ton oncle et ta belle-sœur, va savoir. L’autre soir, je picorais quelques interviews, dans leur belle anthologie, publiée il y a quelques années, et qui m’avait gentiment été envoyée par les éditions Marabout.
Cherchant à rallumer la fameuse flamme du hip hopper peu connu, ou au moins à réchauffer quelques braises endormies, je me régalais de ces interviews réalisées vers la fin du 20ème siècle, par Sear et son équipe.
L’occasion de méditer quelques leçons de vie, en relisant le récit des relations complexes et fragiles à la fois, du triangle Iam – Suprême NTM – Get Busy. Pour ensuite rebondir d’une interview d’Ice Cube à une autre de Krs-One ou les deux og se tiraient la bourre. Puis d’une interview de Nas à une autre de Thierry Ardisson. Il y était déjà question du conflit israélo-palestinien.
Home sweet home
Le lendemain, comme pris d’un mauvais réflexe un peu pavlovien, j’ouvre Instagram. L’esprit mi clos mi ouvert, je me demande alors ce que cette tuyauterie mal embouchée (et pleine de relents) peut bien me réserver. La veille, j’avais aperçu la vidéo d’un « Red Bull Remaster » du classique qu’est « J’fais mon job à plein temps » de Busta Flex. Avec des zicos carrés dont un vibraphone, le titre trouve une seconde vie. Quitte à remaster, je me dis qu’ils auraient pu rejouer aussi les adlibs à l’ancienne de Kool Shen. ça vaaaa, je plaisante.
Red Bull, pour moi, c’est avant tout une marque de boisson, et parfois un média et organisateur d’événements, dont l’antenne suisse (pourquoi pas, worldwide hein) m’a déjà acheté deux-trois articles, vite fait.
Si leur ligne éditoriale musicale manque parfois d’audace, et me semble parfois un peu aseptisée, reconnaissons qu’ils proposent régulièrement des projets intéressants. Par exemple, ils avaient eu la riche idée, en 2018, de réaliser une mixtape produite par le légendaire the Alchemist, et réunissant treize mc’s venant de Paris et de Bruxelles (Prince Waly, Alpha Wann, Lomepal, Caballero…) On peut encore la retrouver, en cherchant un peu.
La veille, j’avais aperçu une autre vidéo produite par le taureau rouge, conviant quelques jeunes talents du rnb. Le listing est alléchant : Alex Isley, je kiffe, Joyce Wrice aussi. Par contre, Arin Ray et Aneesa Strings sont pour moi des nouveaux venus.
Au cœur du texte
Les quatre artistes se succèdent avec classe, dans une ambiance downtempo plutôt soyeuse. La variété des trois identités vocales donne du relief à tout ça, parfaitement ponctué par la basse de Aneesa Strings. Arin Ray passe du chant à quelques lignes rappées avec style : « I did enough for R&B. I’m a real rockstar, i don’t need you to believe ». Mais alors qu’on le suivait, avec joie, sur cette belle montée d’ego-trip(es), soudain, c’est le drame : « like Red Bull gives you wings, i can always set you free ».
Whuuut ? Non, pardon, excuse my french, tout ça tout ça, mais là je valide pas du tout. Faut quand même pas pousser, même si le beat est bon, il y a des limites. C’est vrai quoi, est-ce qu’on imagine Joey Starr en train de hurler qu’il faudrait tous se lever pour Danette ? Puis je me rappelle qu’il avait quand même participé à une sombre télé-réalité, aux côtés de Francis Lalanne (« 60 jours 60 nuits). Tout ne tient qu’à un fil : de quoi se rappeler qu’on ne peut pas réduire un artiste, un artisan, ou même un animateur télé à un seul de ses actes. Par ailleurs, j’aurais bien aimé assister à la course-poursuite de Didier Morville après Ardisson, du côté de Bastille, dans les années 90. Mais après tout, c’est rien : j’aurais sans doute été déçu.
Mais ne soyons pas pusillanimes, merde. Lançons donc ce disque d’Arin Ray, « Hello Poison », sorti en 2022. Jusqu’à ce matin, j’ignorais l’existence de cet artiste. Pourtant, il mérite mon attention, lui aussi.
Une demi-heure plus tard
Une demi-heure plus tard, je dois me rendre à l’évidence : je n’accroche pas tellement. Je me demande si je ne préférerais pas carrément réécouter Craig David. Peut-être ne suis-je pas dans le mood adéquat, ou peut-être que la vibe proposée n’est pas du tout adaptée à mon ambiance du moment. Il faut dire que j’attends, magnanime mais résolu, un prestataire devant raccorder ma box à la fibre, et qui semble allégrement profiter de la marge d’autonomie que lui laissent les 4 heures de créneau de rendez-vous. Il a sans doute raison, d’autant que les opérateurs télécom, ces grands gestionnaires de tuyaux, entre centres d’appels délocalisés, sous-traitance et pénalités pour ces mêmes sous-traitants, ne sont sans doute pas les commanditaires les plus faciles à vivre, pour un micro-entrepreneur sur le terrain.
Alors que je progresse dans l’écoute de l’album d’Arin Ray, je me dis qu’il n’y a sans doute pas de bonne ou de mauvaise musique pour attendre ce genre d’intervention. Mais en tout cas pas du rnb langoureux. À la limite du Jaco Pastorius, du Jack McDuff. Ou peut-être du Earthgang, et leur exceptionnel album, « Perfect fantasy », sorti en 2024. Ce qui saute à l’oreille, quand on les écoute, c’est que les gars sont contents d’être là.
Mais revenons au texte (ouhlala j’aime les mots)
Arin Ray n’a que 29 ans : il a sans doute encore le temps pour explorer d’autres pistes lyricales, et il serait fou de rester bloqué sur cette première impression d’une rime mal fagotée. Aussi fou que de passer tout son temps à ressasser éternellement le passé, aux dépends du présent, et de l’avenir dans le même mouvement. Et puis hip hopement parlant, il s’agit avant tout de s’affirmer. C’est comme ça que je comprends le couplet de Joyce Wrice, clamant, entre autres, « you can’t buy me, i don’t got a price« . En gros, si les actes passés nous constituent, nous n’y sommes jamais réduits, d’autant plus que nos vies ne se mènent pas en moonwalk. Et si mon exigence scripturale aurait tendance à me dégoûter du couplet d’Arin Ray, je dois dire que son groove impeccable, à l’instar de ses acolytes, nous rappelle dans quel pays est né la soul. Bref, faut pas jeter le soda avec la canette ! Cette vidéo m’a aussi permis de découvrir Aneesa strings, et rappelé l’importance d’une bonne basse.
Revenons à Get Busy, finalement
Et c’est peut-être aussi ça, l’esprit hip hop (es-tu là ?, quid des valeurs, hé oui, je ne vous le fais pas dire). Un peu comme l’équipe de Get Busy, bien contente de squatter l’hôtel Bristol, fameux palace parisien, aux frais de Sony (sans doute grâce à leur deal avec Sony pour élaborer le magazine Authentik, distribué à l’occasion de la sortie de l’album Suprême NTM, en 1998). De quoi rendre plus douce la longue attente avant d’interviewer un animateur télé très show-biz, qui nous a quitté récemment. Juste kiffer le moment, l’endroit et la discussion, c’était peut-être aussi ça, Get Busy. Et puis, il se révélera un peu plus gros, moins svelte qu’à la télé, ce cadre qu’il savait dominer. Une bien belle leçon de vie.
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