Solo : « l’ouverture d’esprit, c’est ça le hip hop! »

23 ans, soit plusieurs générations d’auditeurs de rap, c’est ce qui sépare le maxi « Cauchemar sans fin/ Lyrix de furieux » d’un nouveau titre sorti par Solo, début novembre : « Trop d’sangsues ». (mise à jour 21/12/21 : un lecteur vigilant me signale qu’il avait participé à un titre sorti sur un projet de Dee Nasty, soyons précis c’est important). Au-delà de l’envie de saluer le retour microphonique d’un des b-boy les plus « historiques » de l’hexagone, je me suis dit que cela était l’occasion pour publier une interview que j’ai réalisée de lui, au printemps 2015, pour un site désormais disparu des internets.

Je profite donc de la liberté d’être ici mon propre rédacteur en chef, pour partager cette interview réalisée pour un site du type « agenda de sorties », qui n’est plus en ligne. L’objectif était de parler un peu de la Smells Team, équipe alors créée par Mr Rocket, le fameux Sidney (de l’émission « h.i.p. h.o.p. » !) et le tourangeau Dj Phantom, autre old-timer du hip hop français. Une équipe créée à partir du concept d’une série documentaire plutôt intéressante, que l’on peut encore visionner.

Le cadre de l’interview n’était pas celui d’une interview fleuve ni d’un portrait, je m’en étais tenu à quelques questions ouvertes, sur sa vision du hip hop mais aussi sur ses préférences musicales. Histoire de glaner quelques références au passage, auprès de cette figure tutélaire du hip hop français des années 90.

Quand j’ai commencé à écouter du rap, plus ou moins à l’époque de l’Homicide volontaire d’Assassin, il avait déjà quitté le groupe, auréolé de sa réputation de pionnier du mouvement, ayant fortement contribué à à en faire pousser une nouvelle branche, de ce côté ci de l’Atlantique. Dans ce nouveau titre sorti début novembre, il est question de « sangsues », mais aussi de « sa part de ghetto ». Une notion de ghetto qu’il évoque dans cette interview, en la faisant suivre rapidement par celle d’ouverture, quand on lui demande de définir le hip hop. Laissant voir rétrospectivement une forme de constance dans sa vision, sans doute le résultat d’un parcours riche de différents lieux et brassages culturels. Comme une dialectique sans fin, « qui flagelle l’esprit comme un bon oinj’ de sensi ». Et parfois aussi improbable que la rencontre musicale entre des élèves du Conservatoire de Düsseldorf et un membre d’un gang du Bronx.

Si vous êtes ici, il y a de bonnes chances que vous sachiez plus ou moins qui est Solo. Je vous épargnerai donc un long récapitulatif de son parcours, depuis ses pas de danse dans l’émission « H.i.p H.o.p. » , aux côtés de Sidney, en passant par l’historique groupe Assassin, et du djing au jiu-jitsu brésilien en passant par le mannequinat. Les sources à propos de son parcours ne manquent pas, et il annoncé la sortie prochaine d’un livre autobiographique, ce sera peut-être l’occasion de mieux comprendre son parcours, dans sa globalité. Toujours est-il que dans le paysage hip hop de la fin des années 90, Solo bénéficiait d’une certaine aura, celle d’un précurseur du mouvement hip hop, dans l’ensemble de ses composantes.

Et comme dans un passage de relais avec un nouveau cycle de cette histoire, à la fin des années 90, dans un rap français en pleine ébullition, ce n’est sans doute pas un hasard si on lui confia le rôle de coordonner une compilation majeure dans le rap français. Celle des musiques inspirées du film La Haine.

Quelques années plus tard, en 1998, il sortira le titre « Cauchemar sans fin », au générique d’un autre film coup de poing de Mathieu Kassovitz – le nerveux Assassin(s) (rien à voir avec le groupe, mais bon, pourquoi pas y voir un lien hachichin, on sait pas tout hein), avec l’excellent Michel Serrault.

Solo, dans un article publié dans le magazine Radikal. (juillet-août 1998) Un article dont le chapô évoquait « les rats et médisants du milieu ». Un avant-goût du thème de « Trop d’sangsues » ?

Peux-tu me dire comment est née la Smells Team ?

Solo : Ni plus ni moins du fait que Mr Rocket, qui a lancé le concept « Smells like Hip Hop » et qui a donc fait le docu, avait pour idée de faire des évènements qui allaient accompagner les projections du docu. Qu’il a pensé à des gens comme moi ou comme Sidney pour animer ces évènements. De fil en aiguille, il s’est avéré que c’était une combinaison qui marchait vraiment pas mal. Et de là s’est greffé DJ Phantom. Je sais qu’ils ont échangé durant un certain laps de temps, et un jour, on a organisé une Smells Party à Tours, on a mixé les trois ensemble, et on s’est rendu compte que c’était franchement une bonne combinaison, donc on s’est dit « allez ». C’est de là que la Smells Team est née.

Avec un parti pris assez éclectique, au niveau du son ?

Clairement, c’est le parti pris du Hip Hop et de ce qui est un peu à l’origine du Hip Hop. C’est le parti pris du mélange, au sens vraiment large du thème, de tout ce qui est bon, et tout ce qui d’une manière ou d’une autre a pu servir, ou peut servir à être connoté ou aider à la mixture hip hop music, quoi, le label hip hop music, voilà.

Qu’est-ce que tu penses de l’évolution du hip hop en France ?

Écoute, c’est un grand mot…

Et de la musique rap en France, également ?

Ah voilà ! Parce qu’il y a deux choses, je pense, qu’il ne faut pas mélanger, c’est rap et hip hop. Et quand je dis « ne pas mélanger », l’un peut faire partie de l’autre, et non pas vice versa. Le rap peut faire partie du Hip Hop, mais le Hip Hop peut ne pas être inclus dans le rap. Et ça, je dirais d’une certaine manière, j’ai l’impression que c’est un peu complexe pour certaines personnes à percevoir, ou à avoir la lecture qui va dans ce sens là. Donc le hip hop : tout dépend de quoi on parle, parce qu’en France, j’ai l’impression que la notion de Hip Hop est vague, pour la plupart des gens, voire pour la grande majorité.

Donc « l’évolution », tout dépend de quel point de vue on se place. D’un côté, il y a des gens qui sont vraiment des activistes, qui se sentent concernés et qui ont beaucoup de belles choses à partager. Et autant d’un autre côté, il y a un aspect où beaucoup de gens s’en revendiquent sans vraiment en véhiculer les valeurs.

Et ton point de vue sur l’évolution de la musique rap, d’un point de vue plus musical ? Il y a une grosse diversité aujourd’hui, certains parlent d’éclatement aussi du rap…

Oui, mais encore une fois, c’est comme tout, il y a du bon et du mauvais. Ça dépend de ce vers quoi chacun se dirige. On n’est pas obligé d’être dans le gavage de ce qui nous est proposé de manière mainstream. Si tu grattes un petit peu, tu peux trouver des trucs à ton goût et intéressants. Si ce qui t’intéresse, c’est les trucs qui sont sur le « ter-ter », « super street credibility, je suis hardcore et je défonce tout », tu vas trouver ce qui t’intéresse. Mais si tu es sur quelque chose d’un peu plus spirituel, ésotérique, dans le partage, la bienveillance et ainsi de suite, tu peux aussi y trouver ton compte. Il y a boire et à manger. Il n’y a pas à tenir des propos du genre « ouais, c’est de la merde ». Non non, c’est toi qui vas vers la merde, on ne te force pas à la manger.

Donc tu ne fais pas partie de ceux qui disent que « le rap c’était mieux avant » ?

Non, il y a du rap qui est bien aujourd’hui, comme il y avait du bon rap hier. Après, effectivement, il y a eu des périodes où moi-même j’étais dans cette position où tu cherches mais que tu ne sais pas trop vers quoi aller. Mais depuis l’avènement d’Internet, des sites, le partage, je crois qu’on peut plus vraiment se victimiser comme otages…

D’une radio…

Solo : Non, mais même pas en rêve ! Ça, c’est une espèce de victimisation à deux balles. Pour parler de Skyrock, c’est ça ? Non mais, qui force qui ? On ne te force pas à allumer ta radio et à aller écouter ce truc là.

On t’a vu reprendre le micro en 2009, à l’occasion d’un concert d’Assassin à l’Olympia. Est-ce qu’on peut encore espérer t’entendre à nouveau au micro, que ce soit avec Rockin’ Squat ou autrement, en solo ou avec d’autres ?

Avec Squat, je pense qu’il y a peu de chances, aujourd’hui. Je peux me tromper, mais à moins d’un miracle, j’ai des doutes. Mais en solo pourquoi pas. Il y a un truc qui est assez incroyable, c’est que j’ai des périodes où je continue à écrire. Donc sait-on jamais, ça dépendra de ce que la vie me propose.

Qu’est-ce que tu écoutes actuellement ?

Je vais te parler du morceau du jour, c’est une artiste qui s’appelle Beverlay, et le titre que j’écoute c’est « Typically her », le remix de Kaytranada. Je me suis levé avec ça en tête. Sinon, ce que j’écoute ça part dans tous les sens. Un track pompé d’un truc de Ohio players par House shoes, le titre « The Worm. Là c’est ce qui me vient en tête.

As-tu des références particulières pour découvrir du son, ou tu brasses très large sur Internet ?

Je brasse très large sur internet. Il y a des gens aussi qui me suivent sur internet, et que je suis en retour, et qui me touchent. Ça peut venir de n’importe où en fait, c’est la curiosité qui prime. Là je me suis retrouvé à écouter le dernier Pete Rock instrumental (il évoque ici « Petestrumentals 2 », sorti en 2015). J’écoute Diamond D aussi, qui produit des trucs sur lesquels il ne rappe pas. Il y a un morceau avec Kurupt du Dogg Pound et Tha Alkaholiks. Pete Rock avec EdO. G aussi. C’est simple, j’ai un groupe sur Facebook, un petit peu secret, sur lequel j’ai lancé le challenge de la semaine. Le but est de ne poster que des morceaux hip hop de moins de six mois, ce qui force un peu tout le monde à ne pas être passéiste.

“It ain’t where you’re from, it’s where you’re at”

Après, qu’est-ce qu’on met exactement dans le hip hop ?

Effectivement, qu’est-ce qu’on met dans le hip hop, très bonne question. Disons qu’il y a quand même ce truc un minimum ghetto, et quand je dis ça… qui musicalement va puiser ses origines dans un truc un peu ghetto, mais qui peut très bien ne pas être ghetto du tout. Par exemple, il y a quelques temps, j’ai fait un challenge strictement « rappeurs blancs », pendant une semaine. ça c’est bon, parce que ça oblige les gens à gratter, ça les fait chercher un peu. Parce qu’une fois que tu es sorti de House of pain et les quelques trucs qui leur viennent automatiquement, Eminem, tu vas trouver des artistes Yelawolf. Ou par exemple, tout le monde ne se remémore peut-être pas de ce groupe Young Black teenagers qui était un groupe produit par The Bomb Squad, c’était que des Blancs. Là, il n’y a même pas à se poser la question de « street credibility » ou quoi, les mecs viennent d’un environnement blanc, mais ils kiffent le rap. Et les mecs, c’était l’époque, dreadlocks et ainsi de suite, mais c’est des Blancs quoi.

J’avais jamais entendu parler de ce groupe avant de réaliser cet interview de Solo.

Il y a la couleur de peau d’une part, et le milieu social aussi, ce sont deux choses différentes…

Qu’est-ce qui est ghetto et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Quand tu vois Yelawolf, le mec tu le regardes, c’est quand même « white trash », tu sens que le mec c’est pas un super bourgeois, tu le sens, mais maintenant, je suis pas dans le secret des dieux, je sais pas vraiment d’où il vient.

Et est-ce que c’est vraiment ce qu’il y a de plus important ?

« L’important c’est pas d’où tu viens, mais d’où tu te tiens ». C’est de Rakim, “It ain’t where you’re from, it’s where you’re at”. (Note de moi-même : tiens, ça me rappelle un titre d’IAM, « Contrat de conscience », dans lequel Akhenaton rappait cette ligne qui m’avait marqué : « Et peu importe d’où je viens mais plutôt où je vais », à une époque où j’étais encore ignorant de l’existence de Rakim ! )

Est-ce que tu pourrais me donner un top 5 de tes albums de hip hop ?

Je vais essayer de sortir un peu de ce dont j’ai l’habitude. Alors déjà, c’est obligé, je commence par Run DMC, me concernant, allez, le premier pour faire simple, avec « Rock box ». Deuxième album que je vais citer, je vais sortir de ce que j’ai l’habitude. Je dirais Queen Latifah « All hail the queen ». C’est dur ce que tu demandes. Troisième album: Schooly D “Saturday night”, et quatrième album, Dr Dre, “The Wash”, et cinquième Kendrick Lamar « Good Kid, M.A.A.D. City ». Et j’ai essayé de ne pas être que passéiste.

Comment est-ce que ça se traduit dans ta vie, le hip hop, aujourd’hui ?

Ouverture d’esprit, bienveillance, et recherche constante, puisque ça consiste à se projeter toujours vers l’avant, quoi. C’est ça, et c’est ce que ça a toujours été.

Plus que certaines formes musicales arrêtées, c’est plus ces notions-là qui pour toi définissent le Hip Hop ?

Mais franchement, c’est ce qui l’a toujours défini. C’est ce que les gens en ont fait qui est autre chose. Au début, si tu regardes vraiment ce qui permet au truc de décoller, c’est quand même que t’as des mecs qui sont dans le punk et tout ce genre de truc là, qui s’intéressent à un truc qui est ghetto, quoi. Si ça c’est pas ouvert d’esprit, faut m’expliquer, quoi. C’est quand même un peu ça, tu vois, avec Debbie Harry.

Extrait de l’excellente bande dessinée Hip Hop Family Tree (vol.1), de Ed Piskor, dont la version française a été publiée par Papa Guédé éditions.

Chris Stein, c’est quand même le producteur rock-punk, quand même, qui produisait Blondie, qui s’intéresse et fait la bande-son de Wild Style (ndlr : film américain de 1982 qui a joué un rôle fondateur pour mettre en lumière la culture hip hop). Et c’est une espèce de « blue print » du hip hop.

Dans les mixs de Grandmaster Flash « on the wheelz of steelz », ou comme base d’un fameux son de Krs-One, ce titre poursuivra longtemps tout amateur éclairé de hip hop. Sans doute un des ingrédients de la formule secrète. Qui logiquement, reste un mystère.

Quand tu réécoutes cette bande-son, y a une espèce de truc qui est… c’est pas du disco, c’est pas de l’électro-funk, et c’est quand même un mec qui est issu de la scène rock-punk. Qui fait des trucs avec des breakbeats, des trucs avec des guitares. Et les gens ont tendance à oublier ça. Et que « Planet Rock », c’est quand même un gros Noir qui s’appelle Afrika Bambaataa, qui flashe sur un truc on ne peut plus techno, qui s’appelle Kraftwerk, avec un morceau qui s’appelle « Trans Europe Express », et ça donne naissance à l’électro-funk ! L’ouverture d’esprit, la bienveillance, et être constamment projeté vers l’avant, c’est ça le hip hop !

Le Mixcloud de la Smells Team, plein de bonnes choses : https://www.mixcloud.com/SMELLSTEAM/


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