Après un début de carrière sous le nom de Psmaker, le rappeur belge Isha l’a reprise en 2016, adoptant comme blaze son prénom à l’état civil. Un artiste qui avec beaucoup de style, ne semble « bon qu’à raconter sa life », comme il rappe sur un track de sa série des « passages à niveau », précurseurs d’un nouveau départ en fanfare. En avril, après quelques clips, il a sorti le ep « L’Augmentation (vol.1) », un concentré de dix tracks efficaces et variés, qui m’a donné envie de le rencontrer.
En cette année 2018, j’avais proposé à un célèbre média rap français de l’interviewer, ce que média accepta.
Je le retrouvais au lendemain d’un concert 100% belge au Folie’s Pigalle, affiche symbolisant la croissance exponentielle du rap belge depuis quelques années.
Un plateau qui va attirer une affluence dépassant un peu les organisateurs du MaMa Festival. Entre L’Or du Commun, Krisy et Hamza, Isha va assurer une trentaine de minutes d’un show explosif, le tout sapé en coupe-vent « Mighty Ducks », fidèle au goût pour la sape qu’il expose dans ses lyrics.
Isha a roulé sa bosse, ça s’entend dans ses flow comme dans l’espèce de flegme avec lequel il rappe des textes souvent tranchants. Il y ballade son vécu, depuis Bruxelles où il est né, parcours entrecoupé de quelques années à Sarcelles, le temps d’hériter du surnom du « belge ». Son style oscille entre flot de punchlines ironiques ou egotrip et succession de confidences sans filtres. Le tout souvent mélangé dans un même morceau, selon un cocktail aléatoire. Sur le plan du style, on peut dire que comme il le rappe dans « Tony Hawk », c’est un « mélange de maintenant et des années « get up » ». Comprenez que son ancienneté de trentenaire, Isha semble en avoir fait un atout dans ce game qui mise beaucoup sur la jeunesse. Son expérience semble au service d’une certaine polyvalence, qui le voit utiliser parfois des flows évoquant un Ol Dirty Bastard, quand pas exemple il chantonne sur « Tony Hawk » : « j’aurais dû y penser avant de les saigner, je cherche un endroit où les enterrer », ou dans des « ooh-ah » très nineties qui résonnent sur « Oh putain ». Pour ensuite servir un « Frigo américain », sur lequel il adopte le ton plus posé d’un story-teller, digne d’un Oxmo Puccino à ses plus belles heures rappant « Le lait ». Un second track donne dans le récit, celui de « 3h37 », douce ballade à la tonalité volontairement ambigüe. Du genre de « Ma s… à moi » de Doc Gynéco, référence de cette manière d’allier le sale et le léger, qu’Isha n’hésite pas à classer aux côtés des styles de Vybz Kartel et même de Francky Vincent. Bon, par contre sur l’habillage musical, à part ce moment plus sucré qu’est « 3h37 », le reste est bien plus sombre, avec une grande diversité de beatmakers au commandes, parmi lesquels on compte notamment JeanJass, Eazy Dew ou BBL qui lui ont fourni une belle série d’instrus à martyriser. Ses envies de nouvelles collaborations vont d’ailleurs davantage vers les beatmakers, comme Jo le balafré, avec qui il aimerait travailler.
De la flemme à la sublimation
Le « frigo américain » symbolisant les rêves après lesquels on court, il m’avoue, ironique, que s’il a obtenu son frigo américain, sa cuisine est trop petite pour qu’il y rentre : « je suis un rêveur aussi, faut structurer ». « L’augmentation », c’est le titre de son premier projet sous le nom d’Isha. Le premier track de ce ep sorti en avril dernier précise les choses : « l’augmentation est vitale ». Pour Isha, « l’augmentation, c’est le dépassement de soi, c’est l’envie de prendre son destin en main. Moi c’était vraiment par rapport à un environnement qui était un peu plus malsain, d’essayer de mieux m’entourer et d’éviter certaines choses ».
Il s’explique son émergence relativement tardive par son tempérament de flemmard. Ou, pour le dire autrement et sans doute plus justement, par des barrières mentales qu’il a finit par dépasser : « je pouvais faire des mixtapes et les avorter par flemme. Et souvent t’as des chaînes invisibles, et avec le recul y a des trucs, tu sais pas pourquoi tu les as pas fait. Donc il faut s’affranchir de ça. »
Avant de revenir sous le nom d’Isha avec ce premier volume de « L’Augmentation », c’est sous son premier blaze de Psmaker qu’il avait sorti en 2008 le projet « Vas-y chante », suivis les années suivantes de quelques sons posés sur des mixtapes ça et là. Et comme pour beaucoup d’autres passionnés du micro, la motivation s’est rappelée à son bon souvenir, avec l’écoute d’une nouvelle vague de rap : « honnêtement, l’année où y a Kaaris qui est sorti, Joke, il y avait Niro aussi je crois, y a eu une année où y avait une draft avec cinq , six rappeurs, ils étaient tous chauds. J’ai repris goût au rap, y avait des personnalités, il se passait un truc ».
Des rappeurs avec une imagerie hardcore et populaire à la fois, sillon qu’Isha cherche visiblement à creuser, avec son propre style. Parmi la jeune génération, il affectionne particulièrement la musique de 13 Block, Josman ou encore Sopico. Plus près de lui, il a été témoin d’une autre augmentation sérieuse ces derniers temps, celle de Caballero et JeanJass : « on évolue en parallèle en coulisse dans les studios, depuis 4-5 ans, et je les ai vus se transformer. J’ai vu le déclic, le moment où les refrains ils marchent tout ça, ils m’ont mis une grosse gifle ». Un double J qui en plus de son rôle de beatmaker, assure un refrain sur le « Salon de l’auto ». Suite à la bonne exposition obtenue dans plusieurs médias depuis fin 2016, il a quitté récemment son travail, pour se consacrer pleinement à la musique. Il travaillait au Samu social, où il accompagnait des sdf. Sur le plan personnel, il estime que côtoyer la déchéance humaine a alimenté sa réflexion. Ça mais aussi l’expérience de la vie qui passe : « ça fait partie des trucs qui ont créé ce déclic. Parce qu’on est d’une génération où l’on commence à voir les fruits d’une vie de rue ou de débauche. On commence à le voir par rapport à certains amis à nous qui deviennent fous, qui sont dans des galères extrêmes. Donc j’ai pas honte de dire que ça aurait pu être moi à la rue »
« Pour moi l’écriture parfaite, c ‘est quand sur une mesure tu pourrais faire un tableau »
Isha aime les punchlines qui glacent l’épiderme, assénant si possible un choc presque visuel à l’auditeur : « pour moi l’écriture parfaite, c’est quand sur une mesure tu pourrais faire un tableau, sans mots. Quelque chose que tu peux illustrer très facilement ». Un rap impressionniste, finalement épuré, qui choque l’auditeur avec quelques mots bien choisis. Ce qui ne l’empêche pas de faire passer un certain humour, comme par exemple dans la manière d’adopter l’accent sudiste, pour un « oh putain » remplissant le rôle parfait de banger explosif en concert. Le tout en name-droppant le Rat Luciano puis Manu Chao. Isha donne parfois l’image d’un personnage sans filtres dans son rap, et il semblerait que cela ressemble à ce qu’il est dans la vie : racontant qu’un ami s’étonnait face à l’absence de code sur son téléphone, il précise que la raison est toute simple : « franchement, le mec qui va tomber sur mon téléphone, il va se rendre compte que je suis un mec comme tout le monde ». S’il a un goût prononcé pour le grand déballage, il évoque néanmoins une certaine préoccupation de ne pas heurter avec sa musique : « ma daronne je sais qu’elle entend ma musique, quand mes cousins ils écoutent, elle entend et elle comprend. Je sens qu’il y a un truc, même si elle me le dit pas ouvertement des fois. Mais c’est de l’art et elle comprend que je m’exprime artistiquement. Donc ça passe mieux, mais comme les gens ils peuvent me dire « ouais c’est bien, continue », peut-être qu’inconsciemment je vais vouloir choquer ou aller encore plus loin, et c’est malsain. Du coup je vais continuer comme je fais. »
« c’est une thérapie aussi »
Assumant pleinement son grain de folie, l’ex-Psmaker semble en croissance, y compris sur le recul qu’il a sur son rap. Pour Isha, le rap a une fonction cathartique, peut-être vitale finalement, comme l’augmentation : « c’est une thérapie aussi en même temps. On m’a parlé de sublimation, tu prends les choses les plus sombres pour aller vers du positif. Donc les trucs sombres, durs, peuvent devenir des belles choses. »
Isha se présente comme un bourlingueur. Quand on lui demande pourquoi un bruxellois comme lui rappe qu’ « on n’a jamais aimé Bruxelles », il explique : « depuis le plus jeune âge, je me vois partir et j’ai envie de partir. Dans un morceau de LVA2, je dis que je préfère avoir une caravane que de prendre un crédit pour m’acheter un pavillon dans le centre. Je préfère moins de confort, et être loin et découvrir des choses. » Chez Isha il y a de l’anarchie, mais aussi de la reconnaissance pour le rap français. Son rap est truffé de références manifestes au rap, avec une claire préférence esthétique pour le rap de Brooklyn par rapport à celui de Compton, comme il le rappe sur « Le salon de l’auto ». Dans ses phases, on peut retrouver des clins d’œil aux X-men, au Rat Luciano, ou encore à Doc Gynéco. Comme un sampling lyrical qui, utilisé sans excès, relève clairement de l’hommage. Une manière pour lui d’honorer les vivants tant qu’ils sont là : « Master P, quand Prodigy il est mort, il a dit un vrai truc : « comment ça se fait que vous faites tous des commémorations de Prodigy, alors que lorsqu’il était vivant, tout le monde s’en foutait de lui ? » Isha estime normal de montrer sa reconnaissance et son amour au rap français dans lequel il a baigné. Quand il me parle de Fdy Phenomen qu’il a croisé une heure avant l’interview, il a la flamme de l’auditeur passionné : « ce mec, il m’a bouleversé son premier album. Lui et Salif. Je lui ai dit « gros, tu m’as influencé », j’ai besoin de lui dire, c’est la moindre des choses. »
Isha sur son label Zone 51, vient de signer un contrat de co-édition avec BMG, de quoi étendre peut-être encore son augmentation. Dont un volume 2 devrait nous être livré dans les prochains mois, des sons que l’on espère toujours aussi vitaux.
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