Beigbeder et Situations (part 2), avec classes : un peu de mousse médiatique

M’inspirant des méthodes les plus éprouvées en termes de grattage de buzz et de méthodes futées pour occuper le terrain numérique (cf le mini-clash trop mignon entre Orelsan et Mbappé), j’ai décidé de tirer un fil, plus ou moins sociologique, à partir de mon article précédent.

En matière de journalisme, ce clash réchauffé, entre Situations et Beigbeder (5 ans après la chronique pêcheresse originelle), ce n’est pas de l’information essentielle. Et s’il a tenu en haleine quelques minutes les auditeurs d’une des matinales les plus écoutées de France, on y surfe plutôt sur de l’écume : juste de la mousse de mini-clash médiatique, sur laquelle je tente de rebondir. N’espérez pas là une quelconque lame de fond du retour du réel dans ta face. Ou de la jeunesse qu’il s’agirait de regarder dans les yeux, comme NTM, ces jeunes d’une autre époque. Je suis même pas sûr qu’on soit sur une querelle pouvant passer d’a priori insignifiante à édifiante, comme dans un conte d’Amadou Hampâté Bâ. Et pourtant, c’est tout de même inspirant. Merci à eux.

L’autre jour, en fin de matinée, je branchais mon téléphone sur France inter. Thierry Marx, le cuisinier, était interviewé, et pendant les quelques minutes que j’écoutai, il répondait à Nagui, en parlant du coût du travail. Alors que je venais de remporter un joli succès d’estime, grâce à mon « Marx et ça repart » de l’article précédent, la voix d’SDM résonnait alors dans ma tête : « c’est réel ! » Bien que modérément croyant (et encore, ça dépend des jours), je ne pouvais m’empêcher d’y voir un signe suffisant, un midi.

Quelques minutes d’investigation

Il avait été question de mépris de classe, dans cette courte interview matinale, dont j’avais écouté des extraits. Mais je ne pouvais me contenter de ces échos médiatiques, il fallait que je me confronte un peu aux écrits de Léna Situations, et notamment à son dernier ouvrage, « Encore mieux ! », publié le 14 novembre dernier. Au mépris des règles élémentaires de l’éthique et de la bienséance des attaché(e)s de presse, je m’en allai feuilleter le nouvel ouvrage de Situations, dans une Fnac ordinaire, présente sur mon chemin. Dans une ambiance fleurant bon l’indifférence littéraire et le non-débat, je découvrais qu’après avoir conduit moult projets, Léna Situations avait aussi connu des reflux d’énergie. Quand soudain, je lus un passage où elle égratigne le concept de méritocratie. En gros, elle y explique que quel que soit le travail déployé, tout n’est pas qu’une question de travail. Et que parfois, malgré le beau geste, on ne trouve pas l’interlocuteur en face, le miroir qui vous aide à avancer. Cette fois c’était sûr : si je devais tenter de tirer un fil de la pelote médiatique avec laquelle j’avais jonglé quelques jours avant, c’était bien celle du positionnement social.

Mais pour aller plus haut, n’ayant pas renoncé à tirer l’usus et le fructus (un peu de latin, c’est toujours classe) de mes années d’étude en sociologie – je vous propose un pas de côté (ça aussi c’est pompeux comme expression, je propose qu’on l’interdise – c’est ni fait ni à écrire). Allez, arrêtons là les entrechats, et rentrons dans le fond du sujet.

Des hommes, des femmes et des situations

Est-ce qu’être Léna Mahfouf, c’est une bonne situation ? Franchement, je ne saurais pas dire. Je pense que la vie c’est avant tout des rencontres : celles qu’on provoque, et celles qui nous tombent dessus (sans compter les autres). Par ailleurs, je pense qu’il faut bien se garder d’idéaliser ou d’essentialiser nos amis célébrités. Et surtout peut-être, de les catégoriser superficiellement. Par exemple, si l’on prend l’axe politique gauche-droite, une analyse paresseuse pourrait très vite ranger Beigbeder à droite, et Situations à gauche. Et clairement, ce serait une analyse de feignasse. Et je ne dis pas ça parce que Beigbeder avait mis ses compétences de publicitaire au service du candidat communiste Robert Hue (et son légendaire collier de barbe) en 2002. Si j’ai cru comprendre que la famille de Beigbeder pesait plus lourd que celle de Mahfouf, en termes de CSP comme en termes capital économique cash ou virtuel, une enquête sur le sujet montrerait peut-être une relative proximité sociologique.

Dans un de ses derniers ouvrages, « Confessions d’un hétérosexuel légèrement dépassé » (2023), Beigbeder revient sur son parcours. Il y rappelle que nous sommes tous victimes de quelque chose. Bien sûr, cela ne s’oppose pas à la responsabilité de nos actes : ce qui donne toute sa complexité à nos existences, entre déterminismes et libre(s) arbitre(s).

Léna Situations, après tout pourquoi pas

Léna Situations, a quant à elle, dans son nouveau livre, la délicatesse de remettre en question la pertinence du développement personnel. Et de proposer quelques outils plutôt ouverts et peu péremptoires ou directifs, tel le « vision board ». C’est pragmatique et humble : elle ne prétend pas que cet outil changera la vie de ses lecteurs ou de ses suiveurs. Juste elle propose, je trouve ça bien. Cela m’a rappelé moi plus jeune, quand j’avais remarqué qu’en l’inscrivant comme un objectif prioritaire sur le papier, je m’aiderais à valider une année décisive en faculté.

Comme disait récemment un écrivain à qui on parlait d’instrumentalisation, peut-être qu’en réalité, les gens font avec ce qu’ils ont sous la main. Et Situations avait sous la main un système médiatique qui fonctionne à l’économie. Une actu chasse l’autre, c’est connu. Mais comment en 30 secondes, Léna Situations a t-elle pu se retrouver représentative d’une classe entière, et d’une génération entière ? ça reste un mystère.

Dominants dominés, et cetera

En tout cas ici, pas d’axe dominant/dominé évident. Il faut complexifier tout ça, et penser relationnellement. Le temps ne fait rien à l’affaire, les outils intellectuels forgés par Pierre Bourdieu restent robustes. Et parce que je vais pas tenir dix ans avec les citations dont je me souviens, je viens de le relire, un peu. Un de ses fameux concepts, c’est celui de champ. Non pas tellement au sens rural, que dans celui de la physique classique : un champ gravitationnel, dans lequel différentes forces interagissent. Citons ce sociologue réputé : « on voit que, entre des gens qui occupent des positions opposées dans un champ et qui semblent opposés en tout, radicalement, il y a un accord caché et tacite sur le fait qu’il vaut la peine de lutter à propos des choses qui sont en jeu dans le champ » (in Raisons pratiques, Editions du Seuil, 1994). Bien vu, Pierrot.

Peut-être que l’on peut appliquer cela à nos deux amis, réunis par la magie des médias mainstream, puis sur ce blog confidentiel. Et si les éclairs d’intelligence aiment à se sentir supérieurs, y croire nous fait parfois oublier nos rationalités limitées. Ce clash, on y croit, mais qui nous dit que chacun d’eux n’en rajoute pas ? Je n’en sais rien.

Léna, Fredo, et moi, et moi, et moi

Léna Situations était-elle le symbole de toute une génération ? Frédéric Beigbeder était-il vraiment foncièrement méchant, ou avait-il tout simplement envie d’exprimer son avis, face au caractère un peu massif de certains succès éditoriaux ? (à un moment, il faudra quand même que je lise cette chronique publiée fin 2020, autrement dit en l’an 1 de l’ère covidienne, année pas si facile) La première fois que j’ai lu cet écrivain, ce fut avec 99 francs. Bien avant son adaptation sur grand écran, j’étais tombé sur le bouquin, qui traînait dans les affaires de mon père. De cette même période, proche de l’an 2000, je me rappelle vaguement d’une émission dans laquelle un rugbyman dont j’ai oublié le nom, disait qu’il avait une envie de lui foutre des baffes.

Ensuite, je l’ai davantage connu à travers ses échos médiatiques de dandy mi cultivé, mi enfariné. Malgré ses airs de grand bourgeois un peu « tête à claque », son assurance badine d’une classe supérieure à la mienne, m’a toujours plutôt amusé. Du genre qui n’a jamais cherché à passer pour le gendre idéal.

Qui dit Marx, dit capital

Une bien belle occasion de problématiser tout ça, et d’évoquer la notion de capital social, à travers la conceptualisation qu’en a fait le sociologue Pierre Bourdieu. Celle-ci englobe le capital économique, tout étant bien plus large.

Toi aussi, après avoir compris ce schéma un peu daté de Pierre Bourdieu, tente de placer Léna ou Fredo dessus.

Mais alors que cet article était déjà entamé, mais qu’hier je me rendais compte qu’il fallait en jeter la moitié, en ce samedi je mets une dernière touche. Hier, je me suis rendu compte que Beigbeder avait répondu à la courte interview de Situations. On n’a pas le temps, soit. Dans ce petit mélodrame aussi long qu’un rebondissement des Feux de l’amour, et qui, contrairement à mes pronostics (cf article précédent) semble mal parti pour évoluer vers une rencontre chez Lapérouse, je souhaite saluer la chute de ce nouvel article. Contrairement à la chronique de 2020, je l’ai lu, profitant du copier-collé instagrammé qu’en a fait l’auteur.

Et maintenant, un peu de data journalisme

Pendant ces quelques journées de réflexion intermittente, je me suis également demandé si ces escarmouches avaient eu un impact sur la visibilité numérique des deux protagonistes. Malgré des moyennes assez proches, il semblerait que les vues de Beigbeder aient davantage rebondi, ces derniers jours.

Comme c’était couru d’avance, dans ce train-train médiatique derrière lequel je cours, la nouvelle chronique de Beigbeder a trouvé de l’écho. Certains analystes en slip, ou en survêt’ (c’est vrai, entre nous, qui se sape vraiment pour aller tweeter, blue-skyer ou encore threader ?) ont rapidement conclu au manque d’auto-dérision de l’écrivain,

Spectacle de la critique : duo gagnant ?

Toujours est-il que Beigbeder a la délicatesse de terminer sa nouvelle chronique, parue il y a deux jours, par une référence. Que dis-je, une révérence à un poète plus grand que nous, l’immense Georges Brassens. Qui nous disait en creux qu’il serait sans doute ballot d’opposer les générations. Car si chacun(e) a une part de raison, il est garanti aussi que chacun(e) a sa part de connerie.

Au-delà de sa phrase punchy, que disait cette chronique salée ? Etait-elle vraiment si méchante ? Serai-je prêt à faire des efforts, ou même à payer quelques euros au Figaro, pour enfin lire cette chronique sortie en 2020 ?

Ne vaut-il mieux pas faire l’objet d’une critique, même un peu sévère, plutôt que d’indifférence ? Ne valait-il mieux pas faire l’objet d’une critique, quoique sévère, dans les pages du Figaro, plutôt que de se faire étriller par Naulleau et Zemmour, dans l’émission « On n’est pas couché », vers 2007 ou 2008 ? Autant de questions auxquelles je ne répondrai sans doute pas, dans une prochaine chronique.

Et dans mon confort de scribe moyennement lu et peu visible, je me réjouis d’avoir écrit une bonne partie de cet article, dans une bibliothèque fameuse pour son brassage social.


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Une réflexion sur “Beigbeder et Situations (part 2), avec classes : un peu de mousse médiatique”

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