Blanka et Cheeko sont « trop cool » (réédition)

Blanka s’est fait connaître avec La Fine équipe, et a longtemps œuvré sur des chemins parallèles à ceux du rap français. Artisan à la frontière de l’électro et d’un hip hop instrumental teinté d’influences j-dillesques, son collectif s’est notamment illustré par le succès de la série « La Boulangerie ». Cheeko, lui, a écumé de nombreuses scènes avec son crew Phases Cachées, tout en se faisant un nom dans le milieu hexagonal du freestyle.

ATTENTION – Réédition d’une interview précédemment publiée en 2016

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Après un son balancé à la sortie de l’été sur un air de blues, ils ont choisi la Saint-Valentin pour sortir le clip de « Trop cool ». Frais comme un bon milk-shake, le tout dans une esthétique funky-rétro détendue. Ceci avant la sortie d’un ep de sept titres téléchargeables gratuitement, le 7 mars prochain. A la limite de l’expérimentation, Blanka a joué le selecta pour Cheeko, entre version d’un titre funky de Billy Preston, ethio-jazz, jusqu’à un son de rock progressif néerlandais.

Le tout à l’état brut, sans boucles ni programmation rythmique. Comme un pied-de-nez à celles et ceux, qui parfois emportés par la nostalgie, regrettent le rap d’avant (c’était le temps d’avant). Un disque roboratif, pour qui souhaite échapper aux limites que peut parfois susciter la tendance (ou la tendance d’il y a 20 ans). Comme d’autres musiques, le rap n’y échappe pas. J’y ai aussi entendu un délire, un prétexte à kiffer, nous rappelant qu’un bon mc peut kicker sur n’importe quel son. Et même a capella, sans pour autant devenir « slam ». Un état d’esprit qu’on retrouve en live, assuré en short de bain du plus bel effet, et qui laisse espérer que le duo défriche encore de nouveaux territoires.

Juste avant leur première partie parisienne de l’immense Chali2Na, légendaire emcee des fantastiques Jurassic 5, j’avais eu le plaisir d’évoquer avec eux leur projet et son originalité.

Etienne Atm : Finalement, est-ce que « Trop cool », ce ne serait pas un message d’amour face à la culture du clash dans le rap français ?

Cheeko : (rire) Ouais c’est vrai, j’aime pas trop les clashs. Enfin, je respecte la discipline, mais c’est pas un truc qui m’attire, parce que j’avoue, je dois être un hippie au fond de moi.

EA : Pourtant, tu t’es fait connaître par des freestyles, aussi.

Cheeko : C’est vrai que sur les freestyles je flambe un peu.

Blanka : Mais « End of the weak », je trouve que c’est pas des clashs à proprement parler…

Cheeko : Non, « End of the weak », c’est la compétition mais c’est pas la compétition « je suis plus fort que toi« , c’est différent… Mais oui, l’amour carrément, en plus on sort le clip le 14 février. On s’est dit vas-y, pour envoyer de l’amour, c’est cool. Je crois que les gens ont besoin de ça, franchement, le monde est violent mec.

Quasimoto « The Unseen », c’est devenu un de mes albums favoris

EA : Votre envie de collaborer, elle est née comment ?

Blanka : On s’est connus par l’intermédiaire de Guts (ndlr : un beatmaker compositeur au parcours riche et varié, depuis ses premiers pas dans le hip hop, notamment dans le groupe Alliance Ethnik. Renseignez-vous), c’est lui qui nous a connectés, parce que j’ai produit les « Fines bouches » avec lui. Du coup, Guts voulait refaire un morceau qu’il avait fait déjà à l’époque, mais avec Swift Guad, et il a pensé à Cheeko. On enregistrait chez moi, Cheeko est venu à la maison, ça s’est plutôt bien passé, et il m’a dit « c’est ouf », mon studio il est à 100 mètres de chez toi, à Alfortville. Du coup, il a commencé à venir une fois par semaine, il venait, on écoutait de la musique tranquillou. Je lui faisais écouter des trucs à l’ancienne qu’il ne connaissait pas forcément. Et puis voilà, comme il rappe tout le temps…

EA : Comme quoi, par exemple ? Parce qu’il y a presque 10 ans de différence entre vous, non ?

Blanka : Ouais, justement, je lui faisais écouter des albums de hip hop qu’il connaissait pas forcément. Par exemple Quasimoto « The Unseen »

Cheeko : Ouais, j’ai redécouvert des trucs, Quasimoto « The Unseen », c’est devenu un de mes albums favoris. Il y a pas une semaine où je ne l’écoute pas.

Deux artistes qui n’ont pas peur de se faire face.

Blanka : Et voilà, c’est parti de ce délire-là, il venait chez moi, on écoutait du son, il rappait un peu sur tout, et puis d’un seul coup je lui ai dit « vas-y, pourquoi on fait pas ça? » (rire). C’est pas anti-moderne, mais c’est pas dans la modernité, c’est plus pour faire redécouvrir aux gens des morceaux qu’on aime vraiment. Parce que j’ai l’impression aussi qu’il y a un peu une culture de la non-culture, en ce moment. Les gens ils ne connaissent pas beaucoup de choses, et ils sont fiers de pas les connaître, tu vois. Du coup, c’est un truc un petit peu pour revenir aux bases, des morceaux qui sont super musicaux, que nous on kiffe, pour montrer qu’il y a peut-être autre chose que la musique électronique, même si je kiffe la musique électro.

Cheeko : T’écouterais ce qu’il fait en ce moment, mon ami, c’est la musique de l’enfer (rires)

Blanka : En tout cas, moi et Cheeko, on aime tout.

EA : Ce projet, je le trouve un peu inclassable…

Blanka : C’est ça qui nous plaît. C’est aussi que Cheeko il vient d’un truc qui est super hip hop à la base, il a l’habitude de rapper sur des trucs à 90 bpm, et du coup, c’est assez intéressant, ça le fait rapper sur des bpm sur lesquels il a pas du tout l’habitude de rapper. Mais vu que c’est pas du hip hop, il les envisage différemment.

EA : Plutôt des bpm plus rapides, dans l’ensemble ?

Cheeko : Plus rapides ou plus lents, mais en fait, c’est surtout au niveau des structures, ça me force à écrire des trucs qui n’ont rien à voir avec un couplet de rap. T’as un couplet, il va faire dix mesures, t’as un pont de deux, hop, t’as un refrain qui revient, après t’as à nouveau un break, c’est un peu chelou comment c’est construit. Moi je suis obligé de suivre le truc, puisque notre parti pris, c’est de dire « on prend le son », et tu vois, on laisse défiler, et on y va. On a juste fait un petit edit sur un truc, sinon c’était relou, mais à part ça on a rien modifié, et ça change un peu le truc. Et j’ai la chance que Blanka il m’ouvre les portes de son studio, j’aurais pas pu le faire tout seul ou avec quelqu’un d’autre. Parce que même s’il ne produit pas, il m’a dit « je veux que tu rappes là-dessus, parce que je sais que là-dessus, je vais sortir ça de toi ».

Blanka : Je l’ai amené vers des trucs où au début il m’a dit « mais non, ça jamais« , et en fait, en réfléchissant, il me disait « ah ouais, si si, je vais faire ça ». Le morceau qui s’appelle « C’est très dangereux« , par exemple. (sur un son de Focus « Hocus Pocus »), et du coup au début il m’a dit « non, jamais« , et en fait il a fait un truc chanmé, je le kiffe ce morceau

Cheeko : (à Blanka) c’est ton morceau (rires)

EA : J’ai bien kiffé « Hypnose »

Cheeko : En fait, c’est un son super récent, sorti en 2014. C’est un groupe belge qui fait du jazz éthiopien. J’aimais bien le délire, je kiffe le jazz éthiopien. A un moment je suis tombé là-dessus via Oh No, l’album « Dr. No’s Ethiopium », par exemple, je kiffe bien. Le son en question, c’est Black flower « Upwards », c’est cool de les citer, parce qu’en plus, on a discuté avec les gars.

EAIl n’y a pas d’histoire de crédits, parce que c’est un projet gratuit, c’est ça ?

Cheeko : Non.

Blanka : Eux c’est un groupe qui vient de sortir un morceau, donc forcément, on les a contactés

Cheeko : Et les mecs ils ont kiffé, ils ont été super lourds

Blanka : La première réponse qu’on a eu, c’est quand même « oh c’est cool votre morceau« 

Cheeko : C’est quand même un peu le vôtre, quoi (rires)

Blanka : Les gars ont été vraiment super, voilà

Cheeko : Après, il y a certains trucs on va les taire, parce je peux pas aller chercher des cainri, des trucs comme ça, sinon on va se faire boycotter le projet. Après en théorie, on sort pas de thunes avec ça, si ce n’est qu’on fait quelques scènes pour s’amuser. Mais c’est gratuit quoi, c’est de l’amour !

EA : La recette d’un morceau entre Cheeko et Blanka, cela passe par écouter beaucoup de son ensemble ?

Blanka : C’est du kiff en fait, et puis essayer des trucs un peu différents

EA : Avec une direction artistique de Blanka ?

Cheeko : Grave. Après, y a pas de recettes, il pense à des trucs pour moi. Et maintenant qu’on a fait ça, je pense qu’on peut carrément aller vers d’autres trucs, et c’est ça l’idée.

Blanka : D’ailleurs, y a déjà des remix qui ont été faits, et c’est ça qu’on a trouvé drôle, de proposer à des producteurs vraiment différents de faire des remix de ces morceaux-là. C’est pas évident parce que comme tu t’imagines, sur des vieux morceaux, les mecs jouent pas forcément au BPM (rires). Moi j’ai fait le remix de « C’est très dangereux », et du coup je me suis mis en danger, comme Cheeko s’est mis en danger, j’ai pas fait un truc hip hop du tout, j’ai fait un truc presque drum n bass.

Après on a demandé à d’autres producteurs, on a demandé à Tigerz, qui a fait un truc plutôt trap. On a demandé à S.O.A.P. qui a fait un truc eighties, souvent on joue une partie du morceau dans le show. Y a tout un boulot avant de faire le remix. Et c’est intéressant de faire ça aussi, parce que ça donne lieu à un tout autre univers, mais tout aussi déjanté, qui part à l’ouest. Parce que les morceaux de base permettent pas de faire des trucs entre guillemets, conventionnels.

EA : Si on se rappelle que Blanka, t’étais dans la Boulangerie, ce serait quoi comme patîsserie votre projet ?

Cheeko : Maintenant y a la clim’ dans le four, mec (rires) En plus ce qui est cool, l’avantage quand même, c’est aussi la spontanéité, parce que vu qu’on se voit souvent maintenant, j’arrive avec un texte des fois: « vas-y, on l’enregistre ». Lui le lendemain, c’est mixé, presque masterisé. ça va vite.

Blanka : Blanka, c’est ton premier projet avec un rappeur français sur l’ensemble des sons?

Blanka : Non. J’ai déjà réalisé l’an dernier l’album de Phases Cachées, sur lequel j’ai fait la moitié des prods et l’album d’Hippocampe Fou, sur lequel j’en ai fait trois. Tout ça c’est par l’intermédiaire de Guts, parce que je te le dis honnêtement, j’avais déjà travaillé avec des rappeurs français avant, et ça s’était pas ultra bien passé, dans le sens où c’était des gens qu’il fallait pousser un peu. Je trouve que la nouvelle scène, en tout cas tous les gens que j’ai rencontrés, dont je m’occupe des projets, c’est un plus de travailler avec eux, mais déjà tous seuls ils apportent quelque chose. Et avec Cheeko je le ressens ça, il s’occupe de plein de trucs que je connais pas, et dont j’ai pas le temps de m’occuper. Parce que moi je vais pas dire que je suis un autiste…

Cheeko : Non, mais t’es un ermite en tout cas

Blanka : Je reste vachement chez moi, la musique je vis que pour ça, mais tout ce qu’il y a autour, c’est pas forcément ma spécialité. Moi je m’occupe plus de la partie mastering, mix tout ça, et puis à côté, j’ai un mec qui prend l’initiative pour tout le reste du truc

Cheeko : Et en plus, ce qui est cool, c’est que vraiment on a fait ça en petite équipe. Le mec qui a fait la pochette, c’est celui qui réalise le clip, Monsieur Tok, Blanka et moi pour la musique. Le clip, c’est Monsieur Tok, avec aussi mon cousin, Adrian, qui fait partie du collectif Vairon.

Blanka : Et on a aussi tous les gens qui s’occupent de Phases Cachées qui nous aident, Louis, Birdman…

Cheeko : C’est cool, ça me fait kiffer pour Blanka, c’est un mec de studio, de me dire « on sort, on s’amuse ». Petite équipe sympa, on est en deal avec personne, on se booke tous seuls, on se finance tous seuls.

EA : Blanka, t’as donc des collaborations qui se multiplient avec des rappeurs. Penses-tu que ce soit lié aussi au fait qu’il y ait moins de barrières entre l’électro et le rap, aujourd’hui ?

Blanka : Non, je pense que c’est surtout lié au fait que maintenant, t’as besoin d’être plus qu’un rappeur, quand t’es un rappeur. T’as besoin de savoir faire plein de trucs, et les gens qui sont pas motivés pour faire de la musique, ils arrêtent vite. Et ceux qui restent, c’est des gens qui sont motivés.

EA : Cheeko, se retrouver seul sur scène, sans ton groupe Phases Cachées, ça change beaucoup de choses ?

Cheeko : Bien sûr. Et c’est pas comme si j’avais fait un petit peu de scène avec Phases Cachées, on a fait 300 dates au moins. J’ai toujours eu deux mecs avec qui on bossait les backs, les phrases, dès le début. Donc forcément ça change.

EA : T’as eu cette expérience dans les concours de freestyle, non ?

Cheeko : C’est pas pareil, tu performes cinq minutes, là c’est un concert. En plus j’ai l’habitude des concerts plutôt bien préparés avec Phases Cachées. Donc j’ai aussi envie d’apporter un truc à ce niveau là. Avec Blanka, on est tellement dans un trip « vas-y, c’est cool », qu’on arrive sur scène en short de bain, on a des chorés, on a des petites machines bizarres, c’est rigolo

Blanka : Moi je le vois comme… pas comme si t’allais au théâtre, mais il faut qu’il se passe un truc. Sinon tu restes chez toi et t’écoutes de la musique. Y a des mecs que je trouve super bons en studio, et en live, je me dis waw, c’est dommage.

EA : Sur le projet kisskissbankbank pour soutenir le clip de « Trop cools », il y avait parmi les contreparties un concert chez quelqu’un, ça s’est fait ?

Cheeko : Non, ça a pas été pris. Par contre, je suis allé faire la cuisine chez des gars. Un mec qui kiffe Phases Cachées, c’était son anniversaire, ses potes ils se sont cotisés pour m’inviter à leur réssoi. J’ai même préparé de la bouffe vénézuelienne. Le concert chez quelqu’un ça a pas marché, mais tant pis. On a essayé d’organiser ça, un concert sur le toît du tour-bus de Danakil, ça a pas marché. Mais t’inquiètes, un jour je vais trouver un tour-bus sur lequel faire ça, pour déconner.

EA : Est-ce qu’il y a des artistes avec qui vous rêvez de travailler ?

Blanka : Moi je dirais Q-Tip

Cheeko : Moi, un beatmaker avec qui je kifferais de ouf, c’est Ant, de Atmosphere

Blanka : Q-Tip c’est un bon beatmaker aussi

Cheeko : Ouais. Si tu veux, on peut faire un truc, je sais pas combien il prend pour le feat…

Blanka : Q-Tip? c’est 60

Cheeko : 60 000? putain…

EA : un bon kisskissbankbank…

(Rires)

Cheeko : « financez mon feat. avec Q-Tip ». Les jeunes ils feront: « c’est qui Q-Tip ? est-ce qu’il a fait un feat. avec Jul ? » (rires)

Blanka : Moi je kiffe tellement, encore ce matin je m’écoutais un album de A Tribe Called Quest…

EA : Pour finir, est-ce que vous pouvez un citer un artiste trop cool ?

Cheeko : Eddy Mitchell

Blanka : (rires) je me casse. (rires) Eddy Mitchell je suis pas sûr qu’il soit si cool que ça dans la vraie vie. Je l’aime bien mais Eddy Mitchell il est véner.

Cheeko : Alors, trop cool sur tous les points, un mec que je connais, Namaan. Mais quand même je garde Eddy Mitchell frère, parce que le boogie woogie, c’est tout.

Blanka : et moi Guts, il est trop cool

Voici donc, ci-dessous, ce chouette disque numérique :

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