(Mis à jour le 22 octobre 2026)
Après avoir séparé l’être humain de l’artiste, et réalisé que Joe Lucazz a sorti « Carbone 14 » il y a tout juste six ans, je me suis dit que cet article méritait une petite réédition. Dont acte. Loin de ces tumultueux réseaux sociaux, c’est à vous mes abonné(e)s, que ce modeste billet est renvoyé, après avoir été – très légèrement – toiletté.
On l’avait quitté de nuit, on le retrouve de jour. Après avoir célébré les arrondissements de sa chère ville dans Paris Dernière, au point de recevoir les salutations de Anne Hidalgo, Joe Lucazz est de retour ce vendedi 19 octobre, avec « Carbone 14 ». Un projet entièrement réalisé avec les beatmakers de Pandemik Muzik, qui sortent celui-ci sur leur label, Jambaar Muzik.
Joe Lucazz est une énigme. Depuis quelques années déjà, il ballade sa silhouette longiligne dans le rap français. Dans les années 90, il forme avec Cross le groupe Buffalo Soldiers, lié au crew E.T.A. (c’était bien du rap). A leurs côtés, on croise alors Flynt, ou encore Daddy Lord C (La Cliqua) et Diam’s. Pour un petit update sur ces quelques trésors enfouis, vous pouvez vous plonger dans la compilation « Artefacts vol. 3 » , réalisée par Le Gouffre.
Nuits blanches
C’est à la veille de ses quarante ans, début 2015, que Joe fait un retour frappant, avec No Name. Son talent est alors salué par une bonne partie des médias rap. On loue sa musicalité, parfois à la limite du off-beat, mais qui retombe toujours sur ses pieds. Et surtout, une écriture élégante, pleine d’images, de nuits blanches et d’idées noires.
« Les nuits noires, les astres me l’ont dit, quand le soleil fuit, l’homme est plus obscur que la nuit ». C’est ce que rappait Joe sur « Vision nocturne »,aux côtés de Despo Rutti. Une nuit parisienne parfois dévalée tout schuss, parfois plus fantaisiste, portée par l’énergie de la ride. Joe Lucazz est aussi connu pour ses excès, qui lui ont même inspiré un titre plein d’autodérision sur « Paris Dernière ». (« Une galère »). Se voulant « la liaison entre le kebab et le frais saumon » (« Je le fais mieux ») Lucazz est capable d’apparaître en pyjama dans une vidéo , pour ensuite revenir à une ambiance au ras de l’asphalte, dans un son comme « 23 grammes » et le clip qui l’accompagne.
Dans le « boot camp » de Pandemik Muzik
Pandemik Muzik, c’est Bachir et J-Lock, un duo de beatmakers basé à Bordeaux, qui a travaillé dans le passé pour Black Kent ou encore Sam’s. Après avoir commis une grande majorité des prods présentes sur les No Name, ils ont cette fois assuré l’ensemble des beats, ainsi que la production exécutive.
Une collaboration qui sied visiblement à Joe : « ce que j’aime bien, c’est quand je tombe sur un beatmaker, que j’aime bien la personne, son univers. Sur un son, t’as pas le temps de l’approfondir, sur un projet oui. Bachir et J-Lock ils ont mis tout leur univers, qui est très soul ». A l’été 2017, il va passer quelques vacances à Bordeaux, chez Bachir, sans projet particulier. Joint par téléphone, Bachir nous raconte, amusé : « il est un peu tombé dans un traquenard ». De manière spontanée, un peu comme un Miles Davis pour son « Bitches Brew », ils enregistrent le projet en un temps record, en sept jours.
Dans ce qui ne fut pas une colonie de vacances, mais plutôt un « boot camp » nous dit Bachir, les huit nouveaux titres ont semble-t-il été un vrai plaisir à réaliser. Et si la sortie a pris un an pour cause d’embouteillage de projets, elle a aussi permis d’affiner le son pendant les mois qui ont suivi, dans un travail de production très soigné. Bachir explique : « A la différence des No Name et No Name 2.0, sur ce projet on s’est donné une liberté totale. Tout ce que j’avais dans le cerveau, je l’ai sorti. Même les dialogues dedans, c’est nous. C’est pour ça que ce projet il fait plaisir. » Le disque a aussi pu compter avec quelques autres protagonistes clés, amenant un souffle nouveau par rapport à la couleur des No Name, mais avec encore un peu plus de soul. Le légendaire Fred le magicien pour le mix, Plae Casi à la basse et aux claviers, ainsi que Elle Hartz pour les chœurs, et Michael Chevalier à la trompette.
Un projet « fait sans calculs », pour lequel il n’ont pensé « ni à la radio, ni au streaming, ni aux clubs ». « Même le single, si on peut appeler ça comme ça, Reverbère », t’as un sample qui part en plein milieu, s’exclame t-il en riant, mais ça c’est Pandemik, c’est les délires qu’on aime ». Sans calcul, un peu comme la jeunesse qu’aspire à retrouver Lucazzi.
Les yeux vers l’Afrique
Dès la pochette, le ton est donné. Son visuel est inspiré de celui de Bitches Brew, disque majeur de Miles Davis qui le vit évoluer vers jazz rock. Quand on se penche sur le tracklisting, on découvre des featurings étonnants, imaginaires mais plein d’images. Le soulman Lamont Dozier, Thomas Sankara, ancien président du Burkina Faso qui fut une figure de la lutte anti-impérialiste, et dont on entend un extrait de discours, sur « La guerre de l’opium ».
Un titre relevant davantage du symbole que du documentaire, les faits décrits étant toujours proches de cette vie parisienne, dont il s’éloigne lentement. Piste 6, il souhaite nous mettre en garde, quitte à en faire un peu trop, toujours dans ce slalom, entre provocation inutiles et aspiration pudique à l’élévation : « seul l’imbécile reste persuadé que je ne parle que de fric, de corners et de produits chimiques. Au lieu de juger, il n’est pas interdit de lire entre les lignes ».
Joe nous explique : « Il y a un côté Afrique, et il y a un côté Noir, dans ce projet, en fait. Au niveau des titres, la pochette, une femme noire avec des pyramides, il y a un côté puissant dans la pochette que j’aime bien, que j’ai essayé de retranscrire dans les textes. Dans « Paris Dernière » le personnage principal, ce n’était pas moi c’était les rues de Paris, les corners de Paris, les parisiens qui vivent un peu comme moi. Mais dans « Carbone 14 », le personnage principal c’est moi. Je suis français d’origine sénégalaise malienne, donc si ce projet il parle de moi, il parle de l’Afrique. Il est plus introspectif, là c’est plus porté sur moi en tant que Noir. »
Le « Carbone 14 » prend alors un double sens. Il renvoie bien sûr à la méthode de datation des matières organiques, mais derrière l’outil commun, se cache un sens moins évident, autrement puissant. Il s’agit d’une référence à Cheikh Anta Diop, grand intellectuel sénégalais, qui prit l’initiative de créer un laboratoire de datation par le Carbone 14 (radiocarbone) au sein de l’IFAN de Dakar. Un « génie », doublé d’un « superbe orateur pour la cause noire », rappelle Joe, à propos de cet intellectuel qui entama un vaste travail de réappropriation culturelle, rendu indispensable par la domination coloniale. Auteur d’ouvrages majeurs, Cheikh Anta Diop mit notamment en lumière le rôle primordial de l’Afrique dans l’histoire de l’humanité, ainsi que le caractère nègre de l’Egypte pharaonique.
On devine alors l’idée d’un voyage dans le temps, à la rencontre d’une galerie d’illustres personnages : Malcolm Little (Malcolm X jeune), qui « avait une vie un peu de débauche, avant de trouver sa voie, son cheminement, sa foi ». Joe traduit : « je m’y raconte, pour faire place au personnage. Le fantôme de M. Little, c’est parce qu’il vivait dans les excès, avant de trouver la foi. Avant de s’aimer finalement, puisqu’avant, jusqu’à ses cheveux il voulait ressembler aux blancs, il se faisait des défrisages. » Une projection de la trajectoire de Joe : « c’est une intro qui me raconte, en résumé. C’était ma première vie, dans les excès, dans la nuit, les meufs, dans tout ce qui est nuit sombre. Avant d’essayer de trouver la bonne direction ».
Un autre titre évoque un personnage un peu moins connu, surnommé Battling Siki. Un titre donné à l’instru avant même que Joe y pose ses couplets, celle-ci évoquant à Bachir un boxeur s’entraînant. Nommé Louis M’Barrick Phal à l’état civil, ce boxeur sénégalais fut le premier champion du monde africain, en 1920 . Pris dans les pires contradictions de la République, il sera l’objet de fascination, comme du racisme le plus violent. Malgré sa défense par le député Blaise Diagne, dénonçant les manœuvres de trucage d’un combat par Georges Carpentier (combine que Siki avait finalement refusé), il sera contraint à la fuite vers d’autres pays, avant de mourir tragiquement à New York, à 28 ans.
Sur le thème de l’identité noire, on repense à d’autres phases disséminées d’un projet à l’autre, dans lesquelles Joe évoque ses visions d’enfant, pensant « même que l’argent était blanc ». Une « Arnold et Willy matrice », laissant aussi des traces : « Enfant, j’étais pauvre et il n’y avait pas beaucoup de référents noirs, ou ils n’étaient pas mis en avant. Des séries où il y avait des noirs, il y en avait une pour deux-cent où il n’y avait que des blancs, c’était noyé. Je kiffais Tom Sawyer de ouf, mais il y avait un seul noir, c’était un esclave, Jim. Du coup tu te poses des questions, t’as du mal à te transférer. »
Une lucidité sur sa conscience d’homme noir, qui ne l’empêche pas d’envisager une interprétation plus universaliste de son Carbone 14 : « Ça parle de moi, mais ça parle de tout le monde, la pochette elle symbolise le retour aux origines de la vie. C’est pareil pour tout le monde, qu’on soit jaune qu’on soit blanc qu’on soit rose, on vient d’Afrique, d’où le côté Carbone 14. Ça peut renvoyer à réapprendre à se connaître aussi. »

Redeviens jeune, mimile
Joe Lucazz le rappait sur un projet précédent : il a besoin des jeunes, comme de ses chibanis. A la huitième piste, on atteint un sommet du projet. L’émotion qui s’en dégage est plus pure que bien des substances, magnifiée par la scintillante trompette de Michael Chevalier. Joe y pose ses mots : « né y a quatre siècles, pourtant je suis là » [ …], « redeviens jeune, redeviens roi ».
Il détaille : « Revenir plus à l’amour de soi, mais le pur. Peut-être que c’est l’âge aussi, mais je sais que maintenant je suis plus tolérant avec certaines choses, avec certaines personnes. Je prends un peu plus de recul. Mais parfois c’est bien de garder son âme d’enfant. Et c’est surtout un amour de soi, quand t’es petit t’es plus pur. L’enfant il n’est pas dans l’hypocrisie, adulte t’es dans le compromis. Et c’est noble la pureté. Et comme je te disais, ça s’adresse à tout le monde, je souhaite que tout le monde soit bien, peu importe la couleur. C’est finalement se retrouver soi, c’est un retour sur soi-même. »
Mais il y a plus fort encore, un final de trois minutes, entièrement musical, qui amène ce disque court, dense, à un autre niveau. Celui digne d’un scénario étonnant, où l’on croiserait Donald Goines, Al Pacino, Cheikh Anta Diop et Miles Davis.
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