Le hip hop au pied de la lettre : de l’art et du métier

De la cérémonie des Flammes, dont une nouvelle édition s’est tenue il y a une semaine, aux polémiques autour de « Master Poulet », il est toujours question de ce qui est populaire. Mais le peuple, ce terme polysémique et un peu « fourre-tout », est-il vraiment réductible à une catégorie de restaurant, une musique ou à un territoire ? Là encore, et s’il permet d’abord d’alléger le poids de nos existences, l’art stimule notre réflexion, sur ces sujets complexes.

Comme toute personne ayant plus ou moins exercé dans le journalisme musical, je reçois chaque jour de nombreuses sollicitations. Dans la foule des spams anonymes, parfois je pioche. Et même sans faucille ni marteau, ça reste du travail. Il y a quelques jours, j’ai écouté un des titres reçus. Dans son refrain, plutôt inventif, une phrase m’interpelle : « 93 c’est un métier« , chantent les artistes Hornet la Frappe et Stavo. Un numéro de département, ce serait assimilable à une profession, et au savoir-faire qui va avec ? Je sais pas trop. Entre les quelques sons sélectionnés ci-dessous, je vous propose d’y réfléchir ensemble.

Bien sûr, je ne prends pas le hip hop au pied de la lettre. Je laisse ça aux graffiti artistes, qui prolongent parfois leur expérience en chanson. Comme C.Sen, sur cet excellent titre sorti il y a un an, aux côtés de Daddy Lord C et du beatmaker Le Chimiste, ces deux fers de lance issus de la prestigieuse Cliqua.

Car sur disque, c’est connu, les chanteurs ont la licence artistique. Vous savez, cette notion qui désigne la liberté prise par l’auteur d’une œuvre, vis-à-vis de la réalité, des règles ou de la cohérence. Quitte à choquer, ou à toucher l’auditeur en plein cœur. (Dans les limites de la liberté d’autrui qui toi-même tu sais, passe par le respect de la safe place d’un consentement libre et éclairé. C’est pourtant simple). Ensuite, libre à chacun d’aimer ou non. Et si t’aimes pas, t’écoutes plus et puis c’est tout.

Ainsi, et fort heureusement, nos amis rappeurs, artistes (et autres fantaisistes) ne sont pas tenus de vraiment faire tout ce qu’ils racontent, et inversement. C’est pas plus mal. Et à l’instar du fameux « la terre est bleue comme une orange » de Paul Eluard, sur un autre terter, ce « 93 c’est un métier » stimule notre réflexion, et notre imaginaire.

Quelques nuances de 93

Bien sûr, comme dans les autres départements, il y a un peu de tout dans le 93. Saint-Denis par exemple, c’est sans doute un peu « funk funk funky fresh », comme rappait Bruno Lopes, ce supporter du PSG dont j’ai beaucoup écouté la musique. Bien sûr, il est certain que la distribution des différentes catégories d’emplois à travers l’hexagone connait des particularités géographiques, en fonction de tout un tas de critères, géographiques et historiques. Le 93 c’est le numéro d’un département, qui comme tous les autres, évolue. Le lien entre localisation géographique et métier n’est pas direct.

Le métier, meilleur rempart contre l’assignation à résidence

On a tous le droit d’être fier de son territoire, comme d’avoir envie de le fuir. Mais, et c’est là où il y a débat, rappelons qu’avoir du métier, c’est souvent le meilleur outil, pour accroître le volume de sa liberté. Par ailleurs, ce qui définit un territoire, ou une société, c’est justement le fait de connaitre une division du travail. Comme dans toute société complexe (cf Max Weber). Merci à ces artistes donc, de nous rappeler, grâce à une forme de métaphore par l’absurde, que la Seine Saint-Denis, ce n’est évidemment pas un seul métier. Mais au moins 87 catégories de métiers, rassemblant près de 240 métiers différents, si l’on en croit l’INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques). Pour ce qui est du business illégal ou autre activité délinquante, c’est évidemment une autre histoire, avec les risques inhérents à tout métier sans convention collective, ni la moindre instance de défense de ses droits.

Merci à ces artistes d’avoir stimulé mon inspiration, en début de semaine, un « Lundi » à la Fianso. Un autre rappeur issu du 93, qui a relancé son émission « Rentre dans le cercle ». C’est connu, nul n’est prophète en son pays, et si Theodora est née en Suisse, ça ne l’a pas empêchée de commencer à prendre son envol, en chantant que « le paradis se trouve dans le 93« . J’avais bien aimé. Saint-Denis, Saint-Denis, funk funky fresh.

Juste avant de lancer ce titre, youtube m’impose deux fois une publicité de sa part, dans laquelle elle apparaît, me rappelant ainsi le chemin parcouru. C’est pour un parfum de Mugler, « Angel nova », dont elle est devenue l’égérie. Une dizaine de jours plus tôt, elle jouait à fond ce rôle, dans un post sponsorisé. Celui-ci précédait une autre cérémonie : organisée par le magazine GQ, et lors de laquelle elle recevrait le prix de « femme de l’année GQ 2025 ».

De son visage radieux, la jeune chanteuse a sans doute participé à illuminer cette soirée (à laquelle je n’ai pas été invité non plus. Pas si facile d’être un homme de l’année – avec ou sans grand h – de nos jours.)

Ce soir on vous met le feu

Lors de la cérémonie des Flammes, elle a reçu la flamme de l’album « Nouvelle pop ». Sur son site, cette cérémonie encore jeune indique qu’elle « célèbre et repositionne les cultures populaires« . Je sais pas trop ce que signifie cet objectif de repositionnement (sans doute encore un truc de communiquant). Mais bon, on ne peut décemment pas critiquer une remise de prix, qui cherche à célébrer les musiques appréciées par « le peuple« . C’est assez logique. Même le plus kamikaze des politiques n’a jamais osé dire : « alors moi, mon projet, c’est de m’en prendre au peuple ». Et puis, même si ça fait des déçus, tout le monde aime recevoir des prix, c’est humain. Ne dit-on pas que c’est l’intention qui compte ?

Au moment de recevoir ce trophée, la jeune chanteuse a répondu que c’était bien, car elle ne savait pas toujours quelle musique elle faisait. Et si, en assumant cette incertitude, elle avait mieux résumé l’air du temps (comme Nina Ricci, en d’autres temps), que n’importe quelle profession de foi fiévreuse.

Ce qui compte aujourd’hui, c’est d’être iconique sans doute, ce qu’elle dit adorer, dans le spot insta pub. On rigole bien, tout ça c’est de la blague. Mais l’icône n’est sans doute pas dupe. Et puis, il y a sans doute de belle sommes à prendre au passage, elle a raison. Et c’est bien de se kiffer, tant qu’on n’en abuse pas, évidemment. Là je réécoute son album « Bad boy lovestory ». J’y trouve de belles mélodies, comme sur « Sorry ». Je ne comprends pas tout, et ça me parle sans doute moins qu’un tas de rappeurs plus ou moins perchés. Mais ça sonne bien. Pas sûr que ça traverse l’histoire de la musique, mais pour juger, c’est un peut tôt. Allez hop, paie ta flamme.

La pop c’est cool, ok. Mais bon, « it ain’t nothing like hip hop music ». Comme chez Stetasonic, Dj Clyde chez NTM, ou même Grand Puba chez Guts.

Inter-rail

Mais restons sur ce fil de discussion. Nous parlions d’adresse et de code postal, et je vous vois d’ici me relancer. Alors, le 93 ? Le paradis ? L’enfer ? Ni l’un ni l’autre, bien au contraire ? Ou juste un métier comme un autre, même si on n’a pas tout capté ? Eh bien, la réponse est complexe. Vous l’aviez compris, ce n’est ni le paradis ni l’enfer (bien au contraire). C’est néanmoins le deuxième département avec la population la plus jeune en France (après Mayotte), mais aussi Rappelons néanmoins que Bob Marley a ét

Mais je crois qu’avec ou sans master poulet, et qu’on vienne du 93, du 13, du 28, du 84 ou même du 15 ou du 14, il est important de s’aérer. Ou même de se barrer.

(pendant ce temps là, un débat autour du Master Poulet et de la « fast food » pas top, semble agiter les réseaux. A gauche, un pauvre tweet de votre serviteur. A droite, le titre d’un édito de Balla Fofana, dans Libération, à propos d’un débat autour des fast food, et s’étant catalysé autour de l’enseigne « Master Poulet »)

Et qui dit « fast food » dit jeunesse, bien sûr. Au sujet de la jeunesse de France et de ses difficultés de pouvoir d’achat, j’aurais pu rappeler l’appel « Barrez-vous », qu’avaient lancé en 2012, Felix Marquardt, Mouloud Achour et Mokless (du groupe Scred Connexion), un brin provocateurs. Même qu’un certain François Xavier Belamy, avait lâché une contre-tribune nommée « battez-vous » dans Libé. (Il s’y présentait alors comme normalien, agrégé de philosophie, enseignant en zone urbaine sensible, puis en classes préparatoires littéraires. Maire adjoint (sans étiquette) de Versailles, délégué à la jeunesse. Rien que ça.) j’estime qu’il est possible de se barrer, de se battre, mais aussi de revenir. Successivement, voire simultanément. Le mouvement. Comme Homeboy Sandman ou Quelle Chris, en connection avec Alfa Mist.

Si vous souhaitez aller plus loin dans les débats autour des « fast food » et de la diversité commerciale et sociale, vous pouvez aussi regarder ce numéro de « C ce soir », sur France 5.

Peindre en mouvement

Ou comme celui de la peinture de C.Sen et Xare. Ces deux là ne se sont sans doute pas arrêtés à la frontière administrative préfectorale, pour développer leurs compétences artistiques. Dans les interstices urbains, ils ont développé des skills, des compétences, un savoir-faire. Appelez ça comme vous voulez : tout ça, ça voyage avec eux.

Et ce qu’est sûr, c’est que ça en jette. Bien sûr, leur parcours a connu son lot d’obstacles et de risques vitaux. Avec entre autres, ce troisième rail, dont parle Karim Madani dans « tu ne trahiras point » (éditions Marchialy). Dans un joli film retraçant leur parcours pictural, CSen s’explique : « je me cache pour qu’on me voie ».

Ce matin de 1er mai, j’occupe le terrain. Celui de ma création sans manager ni client. Si ce n’est celui de l’attente de sons qui me feront kiffer, ou au moins, stimuleront mon esprit.

Comme ce titre de Maleza, sur une prod’ de Anxiedad. Un peu comme Rocca, qui sort un nouvel album avec Kyo Itachi le 6 juin, elle fait aussi le puente entre hexagone et America Latina.

Cette semaine, j’ai aussi bien kiffé un disque sorti mi-avril par le jamaïcain Protoje : « The Art of acceptance ».

Par ailleurs, sur les conseils de Greg, un ami numérique, j’ai entendu parler de cette artiste. Sa musique m’a bien plu. Je vous recommande son disque « Polarities », sorti en décembre dernier. Un joli mélange de soul, de rock et de rythmes brésiliens. Je ne vous en dirai pas plus. D’autant moins que je la connais pas bien. Pas grave, si l’on suit l’invitation de Paul Valéry à refuser de considérer que la connaissance de l’autrice aide à connaître l’œuvre. Je l’ai rajoutée sur ma liste musicale. Elle sera en concert à Genève, ce samedi 2 mai.

Je concluerai cette sélection avec des rappeurs qui ont toujours su mettre le feu : les légendaires Cypress Hill. Puis le non moins légendaire Raekwon, du Wu-Tang Clan : toujours en forme, sur une prod’ de Statik Selektah. Et qu’on soit tout feu tout flamme ou non, c’est cool de pouvoir dessiner les contours de son travail. Peut-être un peu comme C.Sen et Xare. Liberté d’association et de création.

Au fait, peut-être trouvez-vous mes articles pas inintéressants, et que vous seriez pas contre me donner un p’tit coup de pouce. Et puis même si on s’amuse bien, c’est du taf. Et c’est connu, tout travail mérite salaire.

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